Le Dragon du Nord
(…)Une petite heure dérape sous la toile de tente devenue rigide à cause du froid. De l’intérieur de mon refuge, j’observe paisiblement la nuit glisser sur l’autre versant du globe. Dehors des silhouettes commencent à prendre forme, je devine une petite colline sur ma gauche, puis une sorte de moraine loin devant… Plus le temps passe et plus l’odeur si particulière du froid s’imprègne dans ma mémoire. En une minute à peine, je suis surpris par un puissant soleil qui émerge en chevauchant le dos d’une vaste crête. Les fantastiques rayons de l’astre embrasent tout l’Arctique, forçant mes yeux remplies de larmes à se plisser. La neige étincelle sous le ciel en fusion, des avalanches enflammées de lumières déferlent sur les pentes des montagnes. Lors d’une incalculable torsion du temps, l’espace en mouvement prend une teinte couleur turquoise. Les cieux, la neige, les stalactites, la tente orange, moi-même, tout devient phosphorescent… Tout devient clair, s’illumine, s’électrise et crépite !
Suspendue dans le lointain, une délicate ligne vaporeuse d’un rouge flamboyant apparaît. L’horizon unit les éléments air et terre, pas un nuage n’a su trouver une place au dessus de cette route du bout du monde. J’ai une pensée émue pour mon amie photographe, Laure, qui rêve de ce genre de moment. Un instant éphémère apparu d’une palette de couleurs inconnues et de secondes insaisissables.
Je pose un genou à terre devant le soleil debout dans l’angle Est du tableau. A l’Ouest, Orion scintille encore telle la signature d’un grand maître impressionniste. Pénétré par la grâce jusque dans la moindre fibre de mon être, j’ai cette merveilleuse sensation d’appartenir à l’œuvre elle-même. Un nouveau jour vient de naître sur l’immense contrée Scandinave, sur notre terre, sur notre chance à tous...(…)
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(…) J’apprends également que les Samis donnent aux lieux, des noms inspirés par la nature même du paysage. Ainsi, « la vallée noire » est celle ne recevant jamais de lumière, la couleur des quelques arbres qui l’arborent, est d’une teinte plus sombre que partout ailleurs… Il suffit d’être attentif pour s’apercevoir combien les références sont bonnes. Lorsqu' on fait corps avec le pays, je dirais franchement qu’il est difficile de manquer sa route. Cela me rappelle d’une certaine manière, l’Australie et ses natifs. Là bas, en terre Australe, les Aborigènes connaissent des chants correspondant aux secteurs qu’ils traversent. Les chansons ancestrales, transmises par oral de tribus en tribus, sont des cartes topographiques sonores, ainsi qu’un patrimoine familial.
_ « Ici, le vieux lézard s’est transformé en pierre géante, raconte la légende chantée. Là bas, ce désert rouge fut un champ de bataille entre des monstres terribles. Leur combat fut si rude, que la terre déchirée en a conservé la couleur du sang versé. Ainsi furent crées certain canyons à la texture sableuse et ocre… »
Comment se perdre lorsque l’on détient en fredonnant l’histoire de son monde comme atlas ?
Je me sens bizarre tout en allumant le GPS, de quoi s’inspire ma patrie ? Je crois finalement que tout ce savoir électronique me rend un peu nostalgique. Qu’est-il advenu du temps où les cartes ouvraient une porte imaginaire sur mille mondes perdus ? Secrètement, je rêve parfois qu’il est encore possible de découvrir l’endroit d’où chûte, d’une mappemonde encore plate, le bout de l’océan. Cette brèche d’où s’échouent les mystères que craignaient tant les vieux marins… (…)

(…)Tant de merveilles me font néanmoins craindre le moment ultime où je devrais quitter les skis. J’ai peur à l’idée de retrouver le goudron de nos villes. Toutes ces rues chargées d’immondices mal digéré par notre pauvre planète me font appréhender plus que jamais, l’instant où tombe l’habit de lumière du montagnard. Je ne peux me résoudre à défaire simplement les mousquetons pour abandonner le harnais, comme on dépose les armes. Serais-je assez fort pour traverser d’autres cités urbaines sans mon armure ? Cette autre réalité de la vie m’effraie, je ne l’a fuis pas, je n’y ai tout bonnement jamais eu ma place…(…)
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(…)Ecrire en marchant c’est raconter le dialogue de l’Homme avec l’univers qu’il découvre, c’est noter la réflexion de l’humain qui se révèle à lui-même. Peu importe la balade, les mots se tracent aux gré des multiples contacts éphémères.
L’imprévisible est source d’inspiration et de défis, pour tester, écouter, explorer son propre périple intérieur. Ecrire pour soi est une chose, écrire pour tous en est une autre… Pourtant, je me souviens d’une phrase que disait lors d’un voyage, un vieux capitaine pirate, édenté et philosophe :
« Nos vies sont des trésors que l’on se doit de partager mon gars ! Alors, même si nos yeux voient des milliers de mondes que les mots ne raconteront jamais assez bien, va et donne ce que tu peux ! »
Parce que certaines idées sont comme des pitons plantés sur une paroi, elles sont des points d’encrages utiles pour évoluer.(…)
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