Interview de Philippe Sauve, par Christophe Castillon pour WildTrekker.com

Philippe Sauve, c'est avant tout la générosité et la main tendue vers les autres ! Depuis plusieurs mois, je prépare un raid hivernal qui traversera la Scandinavie, du Sud au Nord par les montagnes. 2000km sur une piste de glace à respecter sous peine de sanctions sévéres. A la recherche d'informations, je suis entré en contact avec Philippe Sauve, un grand aventurier. Sans attendre, il m'a répondu très professionnellement, en tenant compte de chaque détail important de mon entreprise…

Il faut souligner que Philippe n'en est pas à son premier coup d'essai, puisqu'il revient d'une fantastique aventure : la traversée de la Sibérie en canoë, du Sud au Nord, par le plus oriental de ses trois grands fleuves, la Lena. Ce fleuve long de 4399 kilomètres prend sa source dans des monta-gnes, au nord du lac Baïkal et se jette dans l'océan Arctique, après son delta large de 200 kilomètres. En raison du climat continental froid de la Sibérie, une grande partie du fleuve est gelée plusieurs mois de l'année.

Philippe Sauve revient donc d'une magnifique traversée, d'un parcours à hauts risques, effectué à bord d'un canoë en toile. Un exploit sportif inégalé, un défi qu'il a bien voulu me raconter, avant que je ne m'élance, à mon tour afin de ralier le bout de la terre à la pointe de mes skis!

Visiter son site internet

 
Tu as fait pas mal de voyages déjà, notons l'Amérique du Nord, l'Alaska, l'Amazonie pour ne citer que ces quelques destinations. Au cours de ces pérégrinations tu as aussi réalisé des films comme "Ernest" portrait d'un Sioux désireux de réécrire l'histoire de son peuple et de rétablir la vérité sur ce que fût le colonialisme des blancs. Aujourd'hui, tu reviens avec "SIBERIA" autre livre qui retrace cette fois ton parcours en canoë sur prés de 4000 KM le long du fleuve Lena en Russie. Tu es maintenant, un écrivain voyageur reconnu; peux-tu nous parler de ton parcours, de tes buts (ainsi que de ta vision sur ce milieu PRO – je réponds plus loin à cette partie de la question ) :
  • Parcours : Lors d'une expérience enrichissante de juré au Festival Maritime de Toulon, mené par l'inestimable monsieur Varennes, j'ai été invité, accompagné par les cinq autres membres du jury, à visiter les cales d'un bateau militaire stationné en rade de Toulon. Dans les coursives du navire, tandis que je bavardais avec le Contre Amiral Prud-Homme ou avec la chargée de production de TF1, j'ai aperçu une boîte en PVC, entourée de presses étoupe. J'ai aussitôt reconnu l'objet électrique que je préparais dans un atelier de l'Arsenal, habillé en bleu de travail, dix ans auparavant. Ce fut une belle occasion pour moi de sentir le chemin social parcouru.
  • Buts : Un de mes buts est de conserver l'esprit de mes 18 ans. Je crois qu'il n'y a qu'un but universel que l'humain se doit d'atteindre : l'éveil. J'imagine souvent l'humanité comme une fourmilière, résidant sur une terre dépourvue de frontière. Si l'on reste trop près de ses semblables, au point d'être conditionné à réagir selon la loi du plus fort, on ne peut rien distinguer de ce qui nous entoure. J'aime penser que je suis la petite fourmi qui quitte le rang et qui s'en va au sommet de la colline. De là-haut, il m'est plus facile d'analyser mes emblables entassés, les terres de la Nature encore vierge, mon âme et le ciel. Mon but principal est d'atteindre ce sommet. Un texte que j'ai écris il y a quelques années se rapproche de cette idée : « Si je savais que quelque part dans cet océan de pensées qui noie mon Esprit se trouve une île de terre, j'irais la trouver pour y bâtir une demeure. Je consacrerais ma vie jusqu'au sacrifice à la quête de cet îlot perdu. Et si l'océan me noie, j'y coulerais sans remords. »
Parle nous un peu de l'aventure « Siberia », comment l'envie de traverser la Russie du Nord au Sud en canoë est-elle venue ? Les difficultés rencontrées, les moments de bonheur, les peurs !
  • En juin 1994, je passai à bord du Transsibérien devant l'immensité baïkalienne. A la vue des décors somptueux et de cette impression de puissance que dégageait la mystérieuse Sibérie, je me promis de revenir. Il me fallut près de dix ans pour y parvenir et des dizaines de dossiers avortés. Lorsque le jour « j » arriva, le 24 avril 2005, attablé à un café de bistrot parisien, j'étais déjà en Russie par l'esprit depuis plus d'une année. S'engager dans une telle aventure, dans la traversée de la Sibérie en canoë demande de se conditionner psychologiquement et de se défaire à l'avance des liens affectifs et familiaux. Je suis parti sans assistance, avec des crédits sur le dos et trop peu d'argent pour espérer aller au bout. J'ai donc invoqué ma bonne étoile et prié afin qu'elle m'ouvre un chemin heureux. Elle ne m'a pas trahit et le fleuve Lena non plus. J'ai vécu une véritable histoire d'amour avec ce fleuve, même si la Sibérie n'a pas oublié de me torturer de peur : l'ivresse ambiante des populations désabusées, la menace des ours, les réactions imprévisibles de la Nature
    grandiose. Pour pagayer jusqu'en Arctique, je me suis fais violence et j'ai souvent accepté l'idée d'une mauvaise fin.
La préface de ton dernier livre "SIBERIA" qui sortira le 20 avril 2006 est de l'étonnant Sylvain Tesson, peux-tu nous parler de votre rencontre?
  • L'initiative de préface a été prise par le directeur littéraire des éditions Les Presses de la Renaissance. Le talentueux Sylvain Tesson est l'un des écrivains voyageurs le plus habile avec les mots de son temps. Son introduction à « Siberia » donne un poids littéraire au récit. C'était le souhait du directeur de la Renaissance. Au dernier mail que j'ai échangé avec Sylvain, je lui disais mon plaisir de le rencontrer prochainement. Deux jours plus tard, par le plus grand des hasards, je le croisais dans le wagon d'un train surchargé, qui me ramenait à Toulon.
Comment préparer et financer un projet comme Siberia?
  • Il m'a fallut une année de préparation concrète pour arriver au jour « j » du départ. Cette préparation consiste avant tout à s'immerger pleinement dans le sujet, à rassembler des éléments écrits, à contacter des gens qui connaissent le pays, à entourer le projet de personnes qui auront le pouvoir de l'embellir  (éditeur, producteur, partenaires). L'immersion totale est indispensable pour convaincre les autres et se convaincre soi-même. Et puis, il faut se donner des objectifs élevés, sans s'alarmer de ne pas les atteindre tous. Je vise la Lune en espérant au moins dépasser l'atmosphère ! En ce qui concerne le financement, si vous n'êtes pas un Vannier rompu aux stratégies commerciales ou un Hulot médiatisé mondialement, les partenaires que vous auraient séduit attendront, sans vous aider concrètement, que vous fassiez vos preuves. C'était mon cas. Sur les dix mille euros du budget global de l'expédition (très faible budget pour une traversée de la Sibérie et la réalisation d'un « 52 minutes » en format tri CCD), je continue d'en rembourser la moitié à mes créanciers.
Comment établir le contact avec une maison d'édition?
  • La plupart des manuscrits envoyés par la Poste terminent leur course dans la trappe des maisons d'édition surchargées. Il y a parfois des miraculés qui émergent des décombres des papiers, mais un écrivain ne croit pas aux miracles. Alors, il s'engage dans le relationnel. Il essaie de tisser des liens, de s'immiscer dans le cour du réseau. Avec patience et humilité, sans se fâcher, il tend des perches qu'on lui renvoie souvent à la figure. Et puis, à force de tisser et de s'appliquer dans son travail, il se fait remarquer et publier. Je n'ai pas de colère contre ce milieu, même s'il a usé ma jeunesse. Je remarque aujourd'hui qu'il est majoritairement composé de gens passionnés.
Concernant toujours Siberia, quel est le mot qui résume cette expédition?
  • « Lena » : c'est le nom du fleuve qui m'a porté durant de si longs jours et qui m'a plusieurs fois sauvé la vie
Se déplacer en solitaire, sans autre moyen de locomotion que ses propres muscles, en hors tout dans une nature sauvage demande certaines connaissances de l'activité. Pour toi, quelles sont les principales règles à observer? As-tu suivi des formations particulières du style survie ou autre?
  • Je n'ai jamais suivi de formation de survie. Je devrais peut-être le faire pour améliorer concrètement mes connaissances. Mes méthodes d'adaptation à la Nature inhospitalière ou au maniement d'une embarcation sont basées sur cinq points fondamentaux : apprendre sur le terrain (après un mois de canoë sur la Lena on devient expert), développer sa vigilance, se battre contre l'habitude, garder l'espoir et croire en la Nature. Je fonctionne ainsi depuis maintenant une quinzaine d'années et ce cocktail semble fonctionner.
Qu'est-ce qui te pousse à sans cesse partir?
  • Le combat physique et moral contre la Nature m'enchante. Un jour, j'ai dis à un Russe, soucieux de me savoir sous les orages sibériens, que j'aimais le tonnerre. Il m'a demandé alors si j'avais envie de continuer à vivre. Je lui ai répondu que c'était ainsi que je me sentais vivre le plus intensément.
Certaines personnes pensent que "partir c'est fuir" qu'en dis-tu?
  • Lorsque l'on s'engage à suivre les chemins de la « Liberté », les gens qui ne le font pas évoquent souvent cette idée de fuite. Pour illustrer ma réponse, voici un extrait de la nouvelle version, non publiée, de mon récit de tour du monde à 18 ans. Ce passage évoque ma démission au poste d'électricien que j'occupais à l'Arsenal de Toulon, quelques semaines avant mon départ, en 1992.
       « Vous êtes un jeune fumiste, cria l'officier, inconscient de l'importance du travail et vous allez bientôt tomber de votre nuage. Vous pensez montrer le bon exemple en démissionnant, alors que vous prenez le chemin facile de la fuite.
       Je fis trois pas en arrière et posai la main sur la poignée de la porte pour sortir.
       - Monsieur l'officier chef du poste des positions administratives, sachez que les chemins faciles sont ceux déjà balisés, tel celui que vous avez emprunté pour aller confortablement vous asseoir derrière ce bureau. Celui que je destine à ma vie n'est pas encore tracé et il le sera grâce aux aspirations de mon cour. Mais je suppose que vous ne pouvez pas comprendre. Alors, jetez donc mon contrat aux oubliettes et faites comme si je n'existais pas ! »
Pourrais-tu écrire sans voyager ?
  • Oui, les voyages engagés sont des formidables moteurs d'éveil qui animent des sentiments enfouis. Ils sont des « parenthèses fantastiques » qui favorisent la verve littéraire, mais ils ne me sont pas fondamentaux. J'écris depuis l'âge de 18 ans, depuis ce jour où j'ai découvert les bienfaits des mots, tandis que je me blottissais sous ma tente, au sommet des Montagnes Rocheuses. L'écriture est devenue très vite une confidente à qui j'ai promis de dédier de longues années de labeur. Cette dédicace est semée de livres et se développe sous la forme de récits de voyage, mais aussi sous celle romanesque lorsque je me sédentarise à Toulon.
En quoi ton inspiration fût elle bouleversée par la rencontre avec Maurice Périsset?
  • Maurice Périsset était un écrivain de polars à succès. Son livre « Périls en la Demeure » a obtenu le prix du Quai des Orfèvres et s'est vendu à 200 000 exemplaires. En plus de son oeuvre littéraire, magistrale, composée de plus de cent romans policiers, Maurice a été le fondateur, dans les années 1970, du Festival du Jeune Cinéma. Il était aussi libraire et des milliers de livres encombraient les pièces de sa magnifique demeure de la ville d'Hyères. Sa maison était une véritable caverne remplie de trésors culturels. Parmi des vieux journaux, on pouvait y dénicher des lettres écrites par Jean Paul Sartre ou des tentures murales du peintre Vasarely. Nous sommes devenus amis durant les trois dernières années de sa vie. Une bouleversante rencontre qui m'a fait découvrir l'aspect fiction de la littérature. Ainsi, regardant mon « maître » s'éteindre lentement, j'ai écris un essai de roman : « Sous les Ponts de Memphis », une histoire qui retrace le parcours spirituel d'un vieillard S.D.F. de l'est américain. Maurice Périsset me disait souvent : « Tu veux être écrivain, alors écris ! »
Maurice Perisset
Parution japonaise
Outre l'écriture, tu réalises également des films, comment aborde-t-on cet autre univers PRO?
  • L'écriture, la peinture, l'image et tous ces autres supports qui nous permettent de nous exprimer sont des outils. J'ai beaucoup manié l'outil écriture et moins celui de l'image. Ainsi, grâce à une maison de production parisienne, qui s'est lancée dans le projet d'un « 52 minutes » retraçant mes aventures sibériennes, je découvre le fonctionnement professionnel de l'outil audiovisuel. Ce milieu me paraît plus décousu que celui de l'édition. Il n'y pas de contrat type, mais des contrats rédigés selon la tête du client. Il n'y pas dans les bureaux de mon producteur le calme apparent des couloirs de la Renaissance. On aborde ce milieu avec circonspection et une excitation mal contenue. Je n'ai pas reçu d'aide matérielle ou financière de la part de mon producteur avant de commencer l'expédition. Je n'ai eu que des échanges de mail avec le premier responsable de la production. J'aurais pu me fâcher contre cette absence de soutien et effacer l'adresse e-mail, mais j'ai maintenu la correspondance et je l'ai laissé s'épanouir.
Quels sont tes futurs projets?
  • Il y a deux projets qui me fascinent. Le premier est en cours de réalisation et va bien au-delà de mes forces. C'est celui que le jeune « méditant » est en train d'effectuer dans une forêt du Népal. Existe-t-il un voyage plus fantastique que celui vécu par ce jeune homme, qui sonde l'intérieur de son monde ? Le second projet serait de construire, sans sponsor, une fusée pour aller sur la Lune et en faire le tour à pied. J'aimerais tant dévaler les pentes du cratère Tycho ou passer la frontière de la face obscure de l'astre lointain. La nature de là-haut me paraît bien grandiose ! Ma fusée n'étant pas encore prête, je vais sans doute m'orienter vers une solution entre ces deux extrêmes ou tout simplement rester chez moi pour écrire.
Vit-on de ce passionnant métier? Et comment ?
  • Il y a des écrivains qui vivent de leur plume et des voyageurs qui gagnent de l'argent en présentant leurs photographies ou leurs films. Notons qu'à l'âge de trente ans, on est considéré par le milieu éditorial ou audiovisuel comme un jeune auteur. La plus grande difficulté de ce métier est qu'il n'est pas balisé. Il faut inventer soi-même sa structure, comme l'artiste le fait autour de son ouvre et de sa personnalité. Pour être suffisamment performant et concurrencer ceux déjà en place, il faut se donner chaque jour pleinement. Mais comment réussir cet engagement sans gagner de l'argent ? Je connais des personnes qui ont une vraie âme d'artiste et qui se sont engagées dans un « 35 heures » pour subvenir à leurs besoins. Ils pourront difficilement rivaliser avec ceux qui utilisent ces 35 heures à travailler sur leurs écritures. Nous ne sommes pas tous issus de familles à l'abri des soucis financiers. Un samedi de novembre 1999, je me trouvai dans un tunnel souterrain, à déboucher la canalisation d'un égout. Le dimanche suivant, je signai des autographes au Salon du Livre de Toulon. Je ne m'engage jamais à longs termes dans un emploi, j'accepte des « missions » courtes et bien payées qui me permettent ensuite de
    longues semaines d'autonomie. Des « missions » qui servent toujours à accorder plus de temps à mon labeur personnel. Et plus le temps passe, plus le nombre de ses « missions » diminue.
Quels sont tes conseils pour ceux qui se destinent à ce formidable métier?
  • Lors de mes vingt ans, mes parents ne croyaient pas qu'un écrivain exerçait un métier, encore moins un voyageur. Ces activités sont socialement rangées dans la case que l'on nomme « artiste ». Je ne me donne aucun titre. Je suis un être pensant qui cherche à comprendre. A force de chercher, j'ai finis par rencontrer des gens qui me font aujourd'hui travailler et qui m'aident à dénouer le nerf de la guerre représenté par l'argent. Mais sans leurs aides et sans argent, je continuerai malgré tout à chercher. Croire en soi et persévérer dans l'espoir sont deux conseils qui me paraissent opportuns.
Es-tu porteur d'un message? Lequel ?
  • Sortez du rang, gravissez la montagne et éveillez votre conscience !