EXTRAIT CARNET DE ROUTE EXPEDITION WILDTREKKER SCANDINAVIE HIVER 2007
"27 Janvier 2007 .Svattejakke. Hutte.
La tempête ne faiblit pas, elle c’est transformé en Dragon qui monte la garde devant ma geôle.
Prisonnier, recroquevillé dans ce minuscule refuge, j'observe le temps s'allonger, jusqu'à se
solidifier comme la glace qui m'entoure. Les heures inventent des prismes étranges où le reflet de
mes pensées frigorifiées se déforment. Les notions rationnelles de mon esprit se perdent en
glissades incontrôlables. Par le minuscule hublot, presque entièrement recouvert de givre, je ne
distingue plus que la clarté blanche et irréelle du blizzard. Son souffle décape avec rage ce qui reste
du décors. Le hurlement du vent est assourdissant, il me plonge dans une sorte de folie hypnotique.
Heureusement, ma Hutte résiste vaillamment aux assauts perpétuels de cette nature dévastatrice. Il
n'y à rien autours de moi, je suis comme un naufragé de l'espace, au milieu du vide interstellaire.
Coincé dans ma capsule, je dérive et dérive encore... A l'intérieur, je lutte pour conserver un
semblant de lucidité. m'occupant à manger, afin de propulser un maximum de calories à mon corps.
Avaler, me bourrer d'aliments hautement caloriques me permet de rester présent et réveille mon
cerveaux ankylosé. Je pense à Johanne, à nos petits moments de vie douillets. Je revois tout les gens
que j'aime. Soudain, je me souviens que Benoît et Johanne s'entraînent pour me rejoindre sur « le
long chemin ». Mon dieu! Je dois impérativement trouver un parcours moins inhospitalier pour les
recevoir... Ici, ils ne survivraient pas, ils ne sont pas prêt à un tel combat. Pour résister comme je le
fais maintenant, il faut avoir souhaité consciemment de se retrouver dans ces conditions .
Comment expliquer à quelqu'un, qu'ouvrir une simple porte relève presque de l'exploit sportif?
Comment expliquer qu'en moins de 20 secondes, les doigts ou tout autre morceau de peau hors
protection est irrémédiablement condamné? Une blessure causée par le froid est identique à celle d'
une brûlure et L'Arctique est un volcan en irruption constante! Un vrai Dragon ne crache t'il pas
toujours du feu?
Je dois absolument alerter mes amis! Je veux qu'ils sachent vraiment ce qu'ils encourent, même si
nous en avons déjà parlé et reparlé maintes fois. La réalité de l'expérience, est toujours plus
efficace que les mots.
Le feu du poêle est comme un gamin turbulent qu'il faut sans cesse surveiller. Il est happé dans son
propre conduit d'évacuation par la violente dépression créée par le vent à l'extérieur. Mes forces
diminuent, je suis en léthargie, proche d'un état de choc, ce qui n'est pas bon signe... Cela fait
longtemps maintenant que je ne me suis plus trouvé en situation d'urgence, le constat est sans
équivoques; je me suis « ramollit », mais reste néanmoins encore lucide pour m'en rendre compte. Il
me faut absolument reprendre le contrôle de mes pensées. Je n'ai pas oublié ce que la proximité du
danger a de dévastateur pour le raisonnement, je n'y suis plus habitué c'est tout. La peur est un
ennemi farouche et vicieux qui m'a prit par surprise, mais pas encore vaincu. Mon principe premier
est simple, réorganiser les priorités! Pour commencer, c'est le cerveaux qui contrôle les pensées et
non pas l'inverse! Puis, dans le cas où la tempête décide de camper elle aussi sur le secteur quelques
temps, le bois doit être économisé. JE DECIDE donc, (terme utilisé dans le cahier de bord de
chaque capitaine de bateau) de ne plus chauffer durant la nuit. JE DECIDE ensuite, d'organiser un
emplois du temps pour chaque choses. Je sorts mes cartes topographiques et construis, tout en les
mémorisants, de nouvelles routes prêtes à être empruntées à la moindre occasion, selon la nécessité.
Une autre leçon est bien reçue; lorsque la météo annonce du mauvais temps, je resterai patiemment
à ma place, surtout lorsque celle-ci est confortable et sûre. L'Impatience est le défaut à corriger
d'urgence! En conclusion, je reprends le contrôle de la situation, tout en réalisant objectivement que
la Scandinavie est une princesse glaciale qui ne se laisse pas apprivoiser par le premier venu. Elle
vient de me faire comprendre qui commande sur son domaine. L'impétueux que je suis courbe
respectueusement l'échine. Je reste néanmoins déterminé à réussir ma traversée. Aucun Dragon ne
me fera reculer.
Je branche machinalement mon téléphone portable, qui si loin de la vie moderne ne fonctionne pas.
D'ici, ce petit appareil ressemble à un ancien vestige, issu d'une curieuse civilisation. Je constate
avec la joie d'un gosse qui déballe ses cadeaux de Noël, que je n'ai pas lu un message en provenance
de Philippe Sauve, un ami écrivain voyageur. Philippe me souhaite tout simplement bonne chance
et m'encourage gentiment. Il m'est difficile de décrire combien ce texto à de l'importance à cet
instant, mais il arrive à ce que l'on appelle un moment très précis dans cette aventure. J'ai foi en ce
que nous faisons en tant qu' Ecrivains-Voyageurs. Nous offrons, tels des troubadours perdus dans le
temps, des escales imaginaires à tous ceux et celles qui ouvrent des livres sur le monde et son
aventure. Ce sont les pages du temps que l'on tourne dans ces récits de vies. Nous sommes des
passeurs de rêves, des explorateurs d'émotions avec un regard d'enfant.
28 Janvier 2007 Faltjagastugan Hutte dans le 62° 49 05 12° 26 46 1057m
La lune m'éclaire ce matin au départ, elle illumine ma piste toute fraîche, créant une atmosphère
surréaliste. La neige tombe drue, la visibilité est moyenne, j'évolue dans la phosphorescence claire
de ce que l'on nomme un « jour blanc ». Un étrange phénomène, lié au mélange de la lumière se
propageant dans un brouillard trop dense pour être traversé entièrement. L' incidence dû à ce type
de climat est de supprimer absolument tous reliefs. La prudence est de mise encore une fois, car je
ne vois rien sous mes skis. J'avance lentement, à l’aveuglette, mes pieds me font souffrir, mais fort
heureusement, pas de froid. J'ai de terribles ampoules de sang accrochées sur les talons, de la taille
de pièces de 1 euro. La douleur est supportable, je l'oublie déjà en me concentrant sur la route. Le
« clapotis » formé par le vent sur la surface neigeuse, forme des aspérités qui prennent l'avant et
l'arrière de mes skis, laissant le centre dans le vide. Sous le poids de mon corps et du chargement, je
m'inquiète continuellement que mes planches ne se brisent dans ces flexions contre nature. Je bute
parfois brutalement dans des murs de neige de plus d'un mètre de hauteur qu’ il me faut soit
contourner lorsque cela est possible, ou bien escalader. Dans le deuxième cas, je fixe alors une
corde de rappel sur la pulka. Après avoir passé l'obstacle, me cale les pieds et les jambes dans des
marches creusées dans la neige, puis tire comme une bête sur la corde, afin de hisser mon traîneau
jusqu'à moi. Passer ces véritables barrages invisibles demande un effort terrible. C'est également une
perte de temps considérable, sachant que la luminosité à cette époque de l'année n'est que de 4 à 5
heures.
J'ai vraiment la sensation de naviguer, autours de moi il m'arrive de distinguer les crêtes arrondies
de vagues étranges. Les vents terribles ayant chassés la neige sur certaines zones, des couleurs
changeantes forment une houle blafarde, zébrée de fissures noires. Un véritable mal de mer
s'empare de moi à force de ne rien discerner correctement. Dans cet horizon qui n’existe pas,
j’enchaîne des montées interminables, arrive sur des sommets et me laisse glisser prudemment dans
les descentes. La pulka qui pèse 70 Kg, veut aller plus vite que moi, je l’a sent me pousser dans les
reins. Je chute lourdement ! rien de cassé,ni moi, ni le matériel. Je n’arrive pas encore à éprouver
tant de plaisir que cela dans cette aventure. Trop inquiet, pas assez confiance en moi ! Je grimpe
encore sur ces vagues solides, le soleil aussi monte le long de sa courbe, je l’aperçois au travers du
voile nuageux et gris. Un faible halot, qui ne percera pas le ciel aujourd’hui. A 10 h, il m’est
impossible d’évaluer précisément la distance que je viens de parcourir. Je tire mon traîneau comme
un forcené en peine, je veux avancer, établir un rythme de déplacement acceptable. Par endroit, le
silence est si immense qu’il pénètre jusque dans l’âme et fait frissonner. Rien ne piaille, ne
ronronne, ne klaxonne dans cette neige bleue. Puis soudain, le vent siffle une symphonie magistrale
au détours d’une crête. Je suis l’invité surprise de cet opéra à la beauté inégalable, aux décors
gigantesques et totalement fantasques. La nature est ce qui existe de plus démesuré, partir sur ses
terrains inaccessibles, offre le souvenir de ce qui se révèle rare et souvent inexplicable. C’est en
partie la raison de mon voyage.
Dans la direction du Nord, apparaît une sorte de tache sombre, un refuge peut-être ? j’observe la
carte, prend mes jumelles et établit un point de positionnement approximatif. En effet, une cabane
est sur ma route, l'idée de stopper pour me ravitailler me soulage. Je sent déjà l’odeur d’un bon plat
de pâtes Bolognaise, quand soudain je réalise que mon masque de protection visuelle accroché
habituellement autour de ma tête a disparu. Bon sang ! je l’ai perdu… Que faire ? La fatigue me fait
mentalement admettre l’idée que j’en trouverai un autre lors de mon prochain ravitaillement dans la
vallée. Puis la voix de la raison raisonne, pointant son doigt sur les dernières 24h que je viens de
vivre. Le Dragon rôde toujours, il est juste là, tapit derrière une congère, prêt à fondre pour
m’avaler en un seul morceau. Et puis il y a une règle que j’ai eu l’occasion de comprendre maintes
fois lors de mes précédentes aventures : « En expédition, ne soit jamais fainéant ! jamais, car là,
plus qu’ailleurs la facture est élevée » .
La tête vide, je décroche mon harnais et me libère de la pulka. J’irai plus vite sans son poids sur le
dos. Je repart donc en sens inverse, suivant mes propres traces. Comptant machinalement toutes
ces montées qui maintenant descendent mais qu’il faudra combattre de nouveau sur le retour, je
vocifère… J’avance la rage au ventre en passant mon premier kilomètre sans trouver le masque.
Toujours rien au passage du second kilomètre.. Je commence à trouver le temps long, tout en me
remémorant à quelle vitesse, la tempête précédente c’est abattue sur moi, l’angoisse s’immisce
tranquillement. Je ne veux pas trop m’éloigner de la pulka, qui est mon véritable cordon ombilical,
ma seule chance de survie dans cet univers. J’approche maintenant de mon troisièmes kilomètre.
C’est au moment où je décide de faire demi-tours que j’aperçois une tache orange fluo sur le blanc
immaculé. Mon masque est légèrement abîmé, car le traîneau est passé dessus, néanmoins il reste en
parfait état de fonctionnement. Je suis ravi, toutefois le temps se gâte, la neige se met à tomber. Des
flocons gros comme des balles de ping- pong s’écrasent sur mes empruntes et les effaces à une
vitesse vertigineuse ! Il n’y à plus une seconde à perdre. C’est au sprint que je m’enfonce dans
l’épais manteau hivernal de cette Scandinavie décidée à m’en faire baver. Lorsque enfin se dessine
les formes maintenant familières de mon traîneau, toutes traces de mon précédent passage ont
disparues, lavées, comme si je n’existais pas, comme si cet étrange bagage bleu et blanc venait
d’apparaître par magie au milieu de la scène. Je m’harnache immédiatement et me dirige vers le
refuge. En associant le temps que je viens de perdre aux nouvelles conditions climatiques, je décide
d’en rester là pour aujourd’hui. Le refuge se compose de plusieurs habitations, l’ensemble me fait
penser à une base de ces missions d’études glaciaires. Je fais le tour du propriétaire, tout est
verrouillé. Je me suis vraiment fait à l’idée de rester là, et repartir ne me tente pas. Finalement une
porte que j’avais déjà tarabusté cède et m’offre l’accès a l’intérieur. Je crois être entré par effraction,
mais je constate en fait, que ce n’était que le givre qui me bloquait le passage…
L’intérieur est simple, rustique cependant d’une propreté remarquable. D’épaisses couvertures en
laine grise reposent sur les petits lits superposés. 40 cm de glace s’est formée en bordure des joints,
dans les cadres intérieurs de fenêtres. Les vitres, étouffées par la neige à l’extérieur, filtrent une
lugubre lumière bleuté. L’air en suspend s’est presque solidifié, tant le froid infiltre chaque atome
présent de la pièce. J’ai la sensation de pénétrer dans une tombe engloutie depuis des siècles.
J’entrevois malgré tout une excellente nouvelle, lorsque mon regard se pose sur du bois de
chauffage coupé au cordeau. Les rondins s’alignent en ordre parfait, sous une antique cuisinière de
fonte. La même bonne vieille cuisinière qu’utilisé ma grand-mère maternelle. Ma grand-mère était
une des dernières bergères des Hautes-Pyrénées. Je me souviens lorsque j’étais gamin et qu’elle me
gardait en compagnie de mon frère Claude. Nous passions fréquemment nos vacances en montagne,
été comme hiver. Il faisait bon vivre chez mémé. Bien sûr, la saison chaude était plus facile, et
permettait de mémorables escapades à travers monts et forêts, pourtant le froid a toujours eu
beaucoup de charme à mes yeux. Quelques fois, pour sortir de la maison il fallait passer par le
premier étage tant l’épaisseur de neige était important. Nous creusions à coups de pelle, d’énormes
tunnels afin de dégager la porte d’entrée, ensevelie sous 2 mètres de poudre blanche. Je nous revois
tous les trois, rentrer tard le soir, quittant nos godillots détrempés, les joues rouges, la goutte au nez,
complètement frigorifiés. La grand-mère ouvrait la cuisinière et nous mettions avec le « frangin »
nos pieds dans le four rougeoyant. Cela nous faisait tous bien rire, des pieds rôtis au four ! Les yeux
pétillaient lorsque l’onglet passager nous traversait…Grand-mère était une sorte d’artiste de la vie
simple, d’une lenteur incommensurable, championne du monde des retards en tous genres. Elle
aimait les moutons, sa terre, ses petits enfants, qu’elle faisait rire jusqu’à mouiller nos pantalons, et
les étoiles, en particulier celle du berger. Je pense souvent à elle en regardant le ciel briller dans la
nuit."
Chris.